Penser le monde avec René Girard

Le plus grand penseur du XX siècle pour les uns, imposteur truculent pour les autres, René Girard n’a jamais laissé indifférent lors de la découverte de ses travaux dans l’hexagone. Lui qui, exilé aux Etats-Unis pour échapper au cloisonnement du système universitaire de la France de l’après-guerre, a passé sa carrière et sa vie au pays de la liberté. Diplômé de l’école des Chartes, amoureux de littérature, c’est d’abord et avant tout, en tant que critique littéraire qu’il mettra au point son grand concept : celui de la rivalité mimétique. Il y aurait, dans les grandes œuvres de nos ancêtres, un mécanisme caché qui jouerait entre les protagonistes : le mimétisme. Ce ne sera pas l’objet de notre article, mais nous renvoyons les lecteurs à ses écrits sur la question, en priorité « Mensonge romantique et vérité romanesque ». Son départ aux Etats-Unis lui a permis de développer ce concept génial à l’anthropologie, aux sciences sociales, à l’histoire, à la politique et, finalement, toute personne voulant penser le monde et son avenir se doit de connaître sa méthode.

 

Accusé mimétique levez-vous !

Depuis la crise covidienne l’on découvre dans la bouche naïve de quelques journalistes le concept de « mimétisme », lancé à l’auditoire comme le responsable des pertes de libertés. Ainsi, « c’est d’abord par mimétisme que les pays ont pratiqué le confinement », ou encore « arrêtons le mimétisme envers les pays asiatiques, nous sommes différents ! ». Et puis, comme sur tous les plateaux télés du monde, on passe à autre chose. C’est la faute d’un tel, ou du suivant, sous la pression du ci ou de ça. L’on tente depuis plus d’un an maintenant de désigner un bouc émissaire rédempteur sur qui rejeter d’abord nos fautes nationales, et ensuite pour refaire peuple. Sans le savoir, le cycle de la rivalité mimétique définit par René Girard était décrit dans ces passages médias. D’abord le constat puis, presque inconsciemment, la volonté du sacrifice.

Un monde indifférencié

La description d’un monde pré-sacrificiel, selon les travaux de René Girard, se rendrait visible par des processus d’indifférenciations majeurs. D’abord, la destruction des hiérarchies (science du sacré) provoquerait des réactions en chaines de révoltes inconciliables avec la poursuite sereine du bien commun. Ainsi, le père de famille perdrait son autorité face au fils, ou face à la mère de famille, et se créerait une véritable rivalité mimétique. Nous pourrions dire que le père serait indifférencié à la mère, l’homme à la femme, les parents aux enfants. En France, la fin du titre de chef de famille date de 1973, suite à la gabegie de Mai 68 qui avait pour objectif de « tuer le père ». Selon les méthodes initiées par l’école de Francfort, tout ce qui devait découler du simple concept d’autorité traditionnelle ou de hiérarchie naturelle serait assimilé au fascisme, au nazisme, à Hitler.

D’autres indifférenciations sont en cours dans notre beau pays, et dans l’Occident tout entier. Ainsi, les « vegans » ont laissé la place aux dits « antispécistes » pour qui l’homme ne serait qu’un animal comme un autre et parmi d’autres. Se nourrir de viande animale serait presque considéré comme de l’anthropophagie, autrement dit du cannibalisme, car c’est aussi le processus inverse qui est en action. L’on animalise l’homme et on humanise l’animal. Ce que ces énergumènes n’ont pas compris c’est que soit nous ne sommes pas des animaux comme les autres car créatures favorites de Dieu et avec comme objectif de gérer la nature (ce qui ne veut pas dire la détruire) et nous aurions alors une mission de la sauvegarder et de la sublimer. Soit nous ne sommes que de vulgaires primates dégénérés et alors il faudra nous expliquer selon quel principe nous n’aurions pas le droit de détruire le monde dans lequel nous sommes ou bien de manger des animaux comme le font… bien des races animales sur terre ! De plus, et cela est lié, les indifférenciations « genrées » font fleuresses et il n’est pas rare de voir se mêler les non-genrés aux mouvements écologistes menés par la jeune Greta. L’alliance du retour du culte de la déesse-mère Gaïa et de la fin des différenciations naturelles prend du sens par la grille de lecture girardienne, nous allons le voir.

Dernier point, et non des moindres, l’indifférenciation transhumaniste. Dans le projet gnostique de rendre l’homme d’abord égal à Dieu, puis supérieur à lui, il semble devoir affronter l’étape de l’indifférenciation humain/robot, pour le plus grand bonheur des charlatans de la Silicon Valley. Si l’homme n’a pas de racine, pas de spécificités particulières, pas de biologie propre, pas de race ou pas de genre, alors pourquoi ne pas le transformer petit à petit en surhomme mécanique. Le rêve nietzschéen pourrait trouver là sa concrétisation prométhéenne. Là encore, il sera compliqué pour les générations ayant vécu « le monde d’avant » d’accepter sans broncher les nouveautés anthropologiques à venir. Et pourtant, nous y sommes déjà. Pourquoi, face au virus mimétique, ne pas avoir décidé d’augmenter le nombre de lits dans les hôpitaux ? La France est, quoi qu’on en dise, un pays riche, certes mal géré, mais tout de même, nous avons les moyens de rajouter 5000 lits dans un pays de près de 70 millions d’habitants. Pour le comprendre il faut tenter une vision dans les 25 prochaines années, à savoir le monde du transhumanisme concret. Pourquoi augmenter le nombre de lits dans un hôpital alors que les patients n’y resteront plus que quelques heures ? L’avenir n’est plus dans la prise en charge, les soins ou le bien-être, mais dans le chiffre allié à la technique. Si demain l’on peut vous remplacer un rein, un bras ou colon en quelques heures, pourquoi alors vous préparer un lit pour la nuit ? Vous rentrerez chez vous, et si des complications ont lieu alors vous reviendrez pour quelques heures supplémentaires. Mais le temps d’un rapport de personne à médecin est révolu.

Nous pourrions nous demander quelle est la cohérence entre d’un côté la lutte pour la vie à tout prix, sans maladie, alliée à la volonté de la Silicone Valley d’atteindre la mort de la mort avec le transhumanisme d’un côté ; et de l’autre la légalisation de l’euthanasie et, pour dire les choses clairement, la législation du droit au suicide. Ne pas le comprendre c’est avoir une longueur de retard, car si l’on devient immortel, si nos maladies disparaissent et si nos organes sont interchangeables, alors il faudra bien décider de notre suicide pour enfin mourir. Nous aurons ainsi tout choisi, jusqu’au jour où nous pourrons, selon un procédé encore à inventer, décider de notre propre renaissance.

Ce processus d’indifférenciation terminé, nous allons entrer dans ce que Girard nomme très justement une « crise sacrificielle ». Les tensions provoquées par la fin du sacré et des différences vont mener logiquement à ce que Hobbes appelait la « guerre du tous contre tous ». Ici, deux choix s’offrent, dans un processus inconscient, à la communauté. Soit elle disparaît, prisonnière qu’elle est dans ses contradictions et son incapacité à sortir de cette guerre mimétique (cela pourrait très bien arriver à la France) ; soit, et Girard nous dit qu’il n’existe pas de société qui sont passées outre, l’on va désigner une figure qui va coaliser sur elle toute la violence et passer ainsi de la guerre du tous contre tous à celle du « tous contre un ». Se profile ainsi la clé de toute la théorie de René Girard : l’omniprésence du sacrifice. Toutes les civilisations ont eu recours au sacrifice[1] pour sortir d’une crise, expier des fautes ou demander des dons particuliers. Ainsi, l’on sacrifiait autant à Mars, à Baloma ou à… Gaïa. L’on commence à comprendre dans quel bourbier la modernité nous fait entrer : dans l’archaïque et le primitif ! Le monisme panthéiste fait son grand retour en Occident, mille ans après sa mise au banc par les scolastiques, et la vision du Grand Tout, du Tout-Un pullule jusque dans les milieux pseudos-catholiques ou pseudos-conservateurs. Cette vision cyclique de l’histoire et du monde ne peut mener qu’au sacrifice car pour terminer un cycle il faut que le sang coule. L’Orient ne gagne pas seulement par la démographie, il y aussi un grand remplacement spirituel.

La « cancel culture » ou la désignation d’un bouc émissaire

Sortie tout droit du double mouvement d’idées passant de l’Europe aux Etats-Unis et nous revenant en pleine figure, la « cancel culture » ne peut se comprendre sans une approche girardienne. Les idéologies de l’école de Francfort et celle de ladite « French Therory » se sont toutes les deux développées aux USA avant de revenir en Europe pour notre plus grand malheur. Ce que nous voyons dans ces mouvements de « cancel culture » ou de « black live matter » c’est bien entendu le cri de jeunes manipulés par de grandes firmes mondialistes gérées par tous les Soros de la terre, mais c’est aussi, et sans doute avant tout, une tentative de désignation d’un bouc émissaire globale. En effet, si ce dernier était tribal dans les mondes anciens, il ne peut être aujourd’hui que mondial tant la tribu-monde s’est imposée au fil de ces dernières décennies. Cette victime émissaire pourrait être un groupe, ou une personne incarnant un groupe bien précis. L’on pense évidemment aux chrétiens qui se font massacrés dans le monde entier et dans l’indifférence générale. Après le sacrifice, le bouc émissaire était déifié par le groupe car il avait donné la paix par sa vie. L’exemple des baptêmes à l’endroit où Georges Floyd a été tué est symptomatique de cet aspect. Les nouvelles lois et les nouvelles cultures sortaient directement de l’expérience de cette violence mimétique à laquelle tout le monde participe, qu’il le veuille ou non. La victime devient notre nouveau dieu pour quelques semaines.

 

 

Sortir du mimétisme

René Girard, comme tous les grands penseurs, a évolué sur un point important. D’une vision non-sacrificielle du christianisme (d’où la récupération de ses travaux par une part de l’intelligentsia franc-maçonne), René Girard, grâce à ses correspondances avec l’abbé Schwager, est revenu à une vision plus traditionaliste. En effet, et cela est un point crucial de sa pensée, la différence entre le christianisme et les religions archaïques n’est pas la pratique ou non du sacrifice, mais son rapport à lui. D’un côté le christianisme qui revit chaque dimanche le sacrifice du Christ et qui, par conséquent, empêche et interdit les sacrifices sanglants d’autrefois. De l’autre côté, des religions panthéistes, dont une partie du judaïsme et de l’islam, qui ne reconnaissant pas l’Incarnation de Dieu en son Fils et rejetant la Révélation, perpétuent les sacrifices sanglants qu’ils soient animaux ou humains. Deux mondes s’offrent donc à nous, pauvres mortels, d’un côté un monde que nous avions désigné comme « patriarcale »[2] avec une architecture claire : un père dans la famille, un père pour la nation, un Père au Ciel. Cette architecture permettant la pacification des rapports humains, des rapports de classes et des rapports religieux. Et de l’autre ce que nous avions nommé « le matriarcat sacrificiel » avec une architecture plus poreuse et malléable au gré des idéologies et des concepts creux. Aujourd’hui la « cancel culture », demain le transhumanisme pour au final la victoire du Mondialisme sur toutes les strates de la vie naturelle. Sortir du mimétisme serait donc cette volonté de l’homme de ne plus se penser comme un dieu ou comme son égal, et revenir à des considérations plus classiques et à cette vérité : nous vivons dans un cadre fini, il n’est pas sain de vouloir le détruire pour se faire des hommes-dieux gnostiques.

Face au monisme dont nous parlions il y a la vision chrétienne du monde. Celle du dualisme métaphysique, ou dualisme de l’Être. Le corps de Dieu n’est pas le corps du monde, le corps de la nature n’est pas le corps de Dieu. Ainsi, il y a un créateur et une créature, chacun est à sa place et ce concept ne permet pas l’aspect magique et ésotérique des bienfaits du sacrifice. Le seul sang qui change l’histoire étant celui de Dieu lui-même.

Grâce à René Girard, nous comprenons que sortir du mimétisme c’est sortir du piège des « Lumières » qui, par le massacre de 1793, a voulu débuter le cycle de l’homo-deus et, par conséquent, c’est revenir aux fondamentaux. Pour qu’une nation ou un peuple puisse vivre en harmonie, « vivre ensemble » comme on dirait de nos jours, il faut qu’elle retourne aux fondements de son bonheur premier. Aux prémices de sa perfection. Pour la France c’est l’alliance du droit naturel et de la liberté individuelle, la première cadenassant la seconde dans un juste milieu digne de la « décence commune » d’Orwell reprise par Michéa.

 

Sacrifice divin ou sacrifice humain

Le choix de la victime émissaire dans de nombreuses contrées se faisait par la pureté. En singe de Dieu, l’on décidait d’immoler un nouveau-né ou une jeune vierge. Plus la demande aux dieux étaient grandes et plus la pureté de la victime devait l’être également. L’on pense aujourd’hui à ces réseaux sataniques et pédophiles qui tuent des jeunes enfants dans des rituels horribles. Mais la vision sacrificielle met aussi la république actuelle devant ses contradictions. Les victimes les plus innocentes de toute l’histoire de l’humanité sont sacrifiées aujourd’hui, financées avec nos impôts et à grand coup de promotion sur le service public. Il s’agit bien entendu des bébés non encore nés, de l’avortement de masse que subit l’occident, au moment où les masses immigrées continuent de renouveler et de développer leur démographie. À côté, par l’islam, on découvre les sacrifices de ceux qu’on appelle « terroristes » mais qui jouent le même rôle que les prêtres sacrificateurs des tribus archaïques : ils sacrifient à leur dieu pour gagner le paradis. Voici les vrais sujets de sociétés qui devraient faire la « Une » des journaux, le sacrifice est de retour chez « la Fille Ainée de l’Eglise » ! La grille de lecture de René Girard nous empêche de tomber dans les pièges de la novelangue médiatique en utilisant les bons termes, elle nous empêche également de tomber dans le piège victimaire du « régime diversitaire »[3] et ne plus déifier les coupables. Sans cette compréhension nous ne sortirons jamais des journaux « Medias Part » ou autres « Libération » qui préfèrent plaindre le sacrificateur abattu par la police que la vraie victime innocente qu’elle soit gendarme, auditeur d’un concert ou dessinateur.

Assimilation de masse, le danger ?

Pour terminer, l’une des grandes questions posées depuis quelques mois sur Cnews par Éric Zemmour est celle de l’assimilation. Certes, il est vrai qu’on peut tout à fait s’assimiler à la France pour peu qu’on le veuille, qu’on le mérite, et qu’on le fasse réellement, sans taqiya. Seulement, l’immigration extra-européenne est aujourd’hui d’au minimum 10 millions de personnes qui, pour beaucoup d’entre elles, possèdent la carte de nationalité française. La question doit donc articuler la culture et le nombre. Plus la culture de l’étranger est proche de la nôtre et plus le nombre peut être important, et plus la culture est différente et plus le nombre doit diminuer. En clair, assimiler 100 000 italiens et en faire des Français sera plus facile qu’assimiler 10 000 maghrébins. Girard nous démontre que le culturel est fille du cultuel, la religion est donc primordiale car elle engendre une manière de vivre, de penser, de se mouvoir et de se projeter dans l’avenir commun. Autant dire qu’assimiler plus de 10 millions d’étrangers est totalement, pas quasiment, nous disons bien totalement impossible, mais nous aimerions aller au-delà car la pensée girardienne nous conduit à dire que non seulement c’est impossible, mais que ce serait même très dangereux. En effet, assimiler signifie « rendre même » et constitue la première étape d’une indifférenciation dont nous avons vu les dégâts au début de ce papier. Ainsi, indifférencier des masses entières d’individus si différents ne pourrait conduire qu’à la guerre civile. Paradoxalement, si cette dernière n’est pas encore survenue c’est certes grâce aux aides sociales, mais c’est aussi et peut-être surtout par la non-assimilation. La différence c’est la paix. Si l’assimilation n’est pas souhaitable, l’intégration suicidaire, il n’y a que la remigration qui puisse sauver la paix en France. Et sauver la France tout court.

Nous le voyons, la grille de lecture girardienne éclaire grandement notre modernité et peut nous aider à la comprendre sur bien des aspects. Encore faut-il se donner les moyens de dépasser les girardiens et d’extraire du concept de rivalité mimétique la substantifique moelle, et ce qu’elle a de plus pertinent, et donc d’explosif. Le monde du Progrès et de la Raison nous mène tout droit vers plus de sang et moins de paix. Comme le symbolisait déjà le titre de son ouvrage le plus connu, le choix qui s’offre à nous est celui entre « la violence et le sacré ».

Sylvain DURAIN

[1]Voir Mort au cléricalisme ou résurrection du sacrifice humain de MGR Gaume, réédité aux Editions du Verbe Haut.

[2]Voir le livre Ce sang qui nous lie aux Editions du Verbe Haut.

[3]Voir Matthieu Bock-Côté La révolution racialiste