Clearstream : la plus grande des machines à laver

 

Gigantesque entité financière luxembourgeoise, l’entreprise de « clearing », Clearstream, fut, et est encore un sujet d’enquête de nombreux journalistes.  »L’affaire » Clearstream qui a fait les manchettes il y a quelques années est loin d’être anecdotique, et la présentation (opportunément) complexe de celle-ci n’a pas permis au grand public d’expliquer ce qu’était cette officine bancaire qui gère aussi bien les comptes en banques de grandes entreprises multinationales, d’organismes internationaux, de services secrets, mais aussi d’individus bien moins  »clairs ». Une interconnexion financière mondiale qui justifie le terme « mondialisation ».

Coup fumeux entre un ministre des affaires étrangères, puis plus tard premier ministre, Dominique de Villepin, et un ministre de l’économie bien ambitieux d’alors, Nicolas Sarkozy, l’affaire EADS-Clearstream (ou Clearstream II) éclate en 2004. Ce dernier, accusé « calomnieusement » de posséder des comptes cachés chez Clearstream, sur lesquels auraient été déposées des rétrocommissions de ventes d’armes, va provoquer des remous dans la classe politique française. Cette affaire trouvera son épilogue en 2011, De Villepin définitivement blanchi des chefs d’accusation qu’on lui reprochait. Sorte de jeu de dupes très adroit de la part de Nicolas Sarkozy, passé de victime à bourreau, à grands renforts de campagnes médiatiques. En plus de cette affaire, les grandes grèves du Contrat Première Embauche (C.P.E) auront définitivement raison de la candidature de De Villepin à l’élection présidentielle de 2007. Tout comme les costumes de Fillon, les élections se font toujours à coups de Unes de presse.

Mais dans cette affaire, l’essentiel n’est pas sur la couverture, mais bien entre les lignes. Dès 2001, avec la publication de ses ouvrages La Boîte Noire et Révélation$, le journaliste Denis Robert met précisément le nez là où il ne faut pas le mettre. En abordant le sujet Clearstream, et en décortiquant ce qu’est cette immense organisme financier, ce dernier sera confronté à un sujet aux ramifications telles que l’on s’y perd. L’organisme intentera une série de procédures (affaire Clearstream I) contre Denis Robert qui dureront plus de 10 ans, et qui aboutiront à la reconnaissance de  « la validité de la démarche » du journaliste. Nous apprécierons la prudence des juges quant à la « validité de la démarche » et le silence convenu quant aux faits reprochés à Clearstream.

Le clearing, l’économie immatérielle

Créée en septembre 1970 au Luxembourg, la chambre de compensation Centrale de livraison de valeurs mobilières International (Cedel, devenu Clearstream en 2000) est la réunion de 71 banques de 11 pays différents, toutes situées au Grand Duché. Naît en réponse à sa consœur bruxelloise, Euroclear, fondée en 1968, Clearstream (ce qui signifie « courant clair ») est une chambre de compensation, ou « clearing », spécialisée dans le règlement/livraison des euro-obligations (eurobonds)1 qui permet à des banques ou des organismes financiers de faire circuler des montants importants d’argent sur différents comptes. La création de Clearstream n’a pu s’optimiser véritablement que grâce à l’apparition du fax. Déjà dans les années 1960, les télex codés permettent ces échanges dématérialisés. Mais c’est à l’ère du fax dans les années 1970 et 1980 que le système prend son envol. Un duo de deux ingénieurs de la finance va véritablement révolutionner la vitesse des échanges : Bernard Soisson et Ernst Backes :

« Les deux hommes s’occupent de tout ce qui est interne à Cedel. Leur Graal : accélérer encore et toujours la vitesse des échanges. Leur sacerdoce : le temps, c’est de l’argent. Sous l’impulsion principale  de Gérard Soisson, Cedel va rapidement dégager de confortables profits. La firme se paie en effet sur chaque transaction, sur les intérêts des masses financières qui transitent par elle, mais aussi en droit de garde ou de dépôts. »2

Ernst Backes

On parle alors de « faxmoney ». Internet et l’évolution informatique étant ce qu’ils sont, il est presque difficile d’imaginer le nombre d’échanges réalisés aujourd’hui par ces firmes.3

Tout comme lors d’une guerre, il faut d’abord et avant tout qu’il y ait deux belligérants. Pas un seul, car il est indispensable de faire « jouer la concurrence », et pas trois, car le système économique mondial, comme un jeu de plateau, ne peut être divisé qu’en parts symétriques :

« L’ambiguïté, avec Clearstream, Euroclear, et même Swift (ndlr : système de traitement des opérations bancaires internationales, qui gère notamment tous les échanges par le biais des cartes de crédit) réside dans le fait qu’ils se partagent bon nombre d’actionnaires. Le groupe BNP-Paribas, la Deutsche Bank, l’Union de Banques Suisses, la Morgan Stanley, la société de brokers new-yorkaise David Lynch…sont à la fois membres du conseil d’administration de Clearstream (17 membres) et d’Euroclear (25 membres). »4

Certes, la présence de deux mastodontes de la finance internationale au cœur de l’Europe peut étonner. Mais nous y reviendrons.

Bien évidemment, cette chambre va optimiser les différents débits et crédits de ses clients, la plupart du temps en valeurs mobilières (actions ou obligations), mais aussi par le marché des changes ou le système de paiement (qui assure la circulation de la monnaie mondiale). Le client de l’institut financier verra ainsi ses transactions boursières « réglées/livrées »5 (ou « opérations de repos ») par la chambre de compensation, et retrouvera son argent sur d’autres comptes, ouverts dans le paradis fiscal de son choix. Bien évidemment en prenant soin d’éviter la moindre taxation. En effet, la chambre de compensation a pour principal objectif de supprimer les risques de contrepartie. Clearstream devient « tampon » entre l’acheteur et le vendeur, et permet une circulation « optimale » des flux financiers mondiaux. A la différence de son aînée belge, Euroclear, naît sous l’impulsion de la banque américaine Morgan Guaranty, filiale de JPMorgan Chase, basée à New-York, Clearstream n’a jamais eu de banque « directrice », ce qui explique un manque de ligne générale quant aux différents comptes qui y sont ouverts. Il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas d’une simple banque, mais bien plutôt d’une « banque des banques » car les principaux clients de Clearstream sont des organismes et instituions bancaires, et quelques entreprises. Le commun des mortels ne pourra pas y ouvrir de compte. Car, en théorie, le règlement de l’entreprise l’interdit.

Les organismes de « clearing » nationaux existent également. Il sont une quinzaine en Europe. En France, la chambre de compensation est la LCH.Clearnet SA, créée en 1969 sous le nom de Société interprofessionnelle pour la compensation des valeurs mobilières (SICOVAM). Elle a entre temps été rachetée fin 2000 par le groupe Euroclear et s’appelle désormais Euroclear France. Le monde est petit dans la finance. Notons que cette chambre de compensation joue un rôle majeur dans la finance européenne, puisqu’elle est en charge du traitement de la dette d’État allemande et la dette d’État belge. Ces dernières étaient jusqu’à présent gérées par la chambre de compensation LCH, chambre de compensation britannique.

Lien : https://www.lesechos.fr/11/07/2017/LesEchos/22484-107-ECH_avec-lch–paris-devient-leader-du-repo.htm

Il existe également une société de clearing en Belgique, la CIK. En Suisse, il s’agit de la Sega. En Allemagne, il s’agit de la Deutsche Börse-Clearing. Cette dernière est également un acteur essentiel, car dès 1970, cette chambre de compensation est l’un des membres fondateurs et actionnaires de Cedel. La chambre allemande et la chambre luxembourgeoise fusionnerons en 2000 pour donner…Clearstream. Décidément bien petit est ce monde de la finance.

« En 1968, pour faire un chiffre d’affaire annuel de 1000 milliard de dollars, il fallait prendre les 6000 premières sociétés du monde. En 1978, elles n’étaient plus que 50, aujourd’hui elles sont 30. Demain elles seront cinq peut être. Et à la limite, pourquoi pas une. »

Patrick Dewaere dans Mille Milliard de Dollars, Henri Verneuil, 1981

A l’époque de la création de Clearstream et Euroclear, la juste hiérarchie y est bien respectée car les chambres de « clearing » nationales se limitent à la compensation d’échanges de capitaux à l’intérieur d’un même pays. Clearstream et Euroclear ont en charge le reste du monde.

On note toutefois depuis les années 2000 une succession de fusion-acquisition qui rendent les différences entres les chambres nationales et internationales totalement obsolètes.

Véritable carrefour des transactions bancaires mondiales, la chambre de compensation est un rouage essentiel aux banques, l’huile dans le moteur de notre monde, sans laquelle il ne tournerait pas aussi bien. Même si parfois, le moteur se grippe du fait des affaires.

Clearstream, un courant pas si clair

Ils faut retenir que Clearstream conserve l’ensemble de ses transactions « virtuelles », sur des supports appelés « microfiches ». Bien réelles celle-ci. De première importance pour l’entreprise car elles répertorient des milliers de millions de transactions opérées sur des centaines de comptes dans le monde, avec un code pour chaque client de la firme. Exigées par la loi luxembourgeoise, ces millions de microfiches ont pu échapper à Clearstream pour se retrouver sous forme de listing où figurent des milliers de comptes, et donc des milliers de clients. Ces comptes demeurent l’outil de passage de centaines de milliards d’euros, de dollars, de roubles, de yen, de yuan, venant de tous les coins du monde. A ce propos, le remarquable ouvrage du journaliste Denis Robert qui à enquêté sur Clearstream, est éclairant :

« Le système qui liquide les transactions n’a, dans la plupart des cas, aucune idée de ce qu’il liquide. Seule la banque adhérente au système est susceptible d’être au courant. Mais il apparaît évident que le système de double liste -celle des comptes publiés et celle des comptes non-publiés-est un rideau de fumée supplémentaire […] Clearstream aujourd’hui, comme Cedel hier, joue les aveugles et se charge de l’intendance. L’argent devient invisible. »6

Bien évidemment, une gestion si gargantuesque de milliers de comptes basés dans le monde entier ne pourrait faire fi des « affaires » qui peuvent parfois éclabousser le monde financier. Et Clearstream n’a pas échappé à la règle de la mauvaise publicité dû à celles-ci, qui, de près ou de loin, ont pu la concerner, elle, ou ses nombreux clients.

La plus emblématique demeure la retentissante faillite de la banque Ambrosiano en 1982. Quelques mots sur une affaire qui montre l’arborescence ténue, mais révélatrice du caractère mondial et mafieux de tout ce petit monde.

Née en 1896, la banque Ambrosiano est une de ces banques très proches du Vatican, qui ne tient pas à faire parler d’elle. Point important, cette banque est l’un des fondateurs de Cedel. Au cours des années 1960, la banque commence à étendre ses activités en ouvrant notamment une holding au Luxembourg : la Banco Ambrosiano Holding. Malgré la plus grande des discrétions dans le monde financier, tout va changer après l’élection de Jean-Paul Ier en 1978. Par l’intermédiaire de l’Opere di Religione (IOR) (ou l’Institut des Œuvres Religieuses que l’on appelle communément « La Banque du Vatican »), avec à sa tête l’archevêque Paul Marcinkus, le Vatican opérait depuis de nombreuses années des opérations de contournement de la législation bancaire italienne. En évitant notamment les restrictions à propos d’opérations de changes sur le marché des devises. Pour ce faire, l’IOR va utiliser des filières qu’offre le conseiller financier (nommé par Paul VI) de l’époque : Michele Sindona. Proche du Vatican, mais également de la Cosa Nostra, ce dernier met en place des moyens de contournement qui passent par des comptes offshore, basés dans différents paradis fiscaux, dont le Luxembourg.

Michele Sindona

La création de chambres de compensation durant les années 1970, permettra une certaine « facilitation » des opérations. A noter que ce Michele Sindona avait pour sobriquet : « le banquier de la mafia. » Il sera remplacé par un certain Roberto Calvi, moins sulfureux aux yeux du Vatican. Calvi devient président du conseil d’administration de la banque Ambrosiano en 1975. Avec l’aide de l’archevêque Marcinkus, décision est prise d’intégrer la Banca Cattolica del Veneto  dans la Banco Ambrosiano. Or le président de la Banca Cattolica del Veneto n’est autre qu’Albino Luciani, devenu Jean Paul Ier le 26 août 1978. Malgré un pontificat d’une durée extrêmement courte, celui que l’on appelle « le pape au sourire » lance de nombreux chantiers au sein du Vatican, dont une enquête approfondie devant être menée par Jean-Marie Villot, le cardinal secrétaire d’État et chef de la curie papale, sur les actes répréhensibles de la toute puissante banque du Vatican.

Jean-Paul Ier mourra après seulement 1 mois et deux jours de pontificat. Officiellement d’un infarctus, le corps du défunt pape ne sera jamais autopsié.7

En 1982, au début de l’été, la banque Ambrosiano se révèle incapable d’honorer ses dettes. La déconfiture se chiffre à 1,287 milliard de dollars. La banque n’a plus un sous. Roberto Calvi, toujours directeur de la banque malgré une condamnation l’année précédente à quatre ans de prison, s’enfuit grâce à un faux passeport. Il sera retrouvé le 18 juin de la même année, pendu à un échafaudage sous le Blackfriars Bridge, à Londres. Malgré l’avis contraire des enquêteurs de Scotland Yard, la thèse du suicide sera retenue. A noter que les poches du banquier en fuite était pleine de cailloux et de devises différentes. Condamné à la prison à vie en 1986 comme principal commanditaire de l’assassinat du juge Giorgio Ambrosoli, Michele Sindona, quant à lui, le prédécesseur de Roberto Calvi, promet des révélations explosives sur l’ensemble de l’affaire. Il meurt empoisonné en prison par un café au cyanure quelques jours après son enjôlement.

Un détail qui a son importance car dans les rangs mêmes de Clearstream, Bernard Soisson, l’un des fondateurs du système de télématique, sera lui aussi emporté par un arrêt du cœur fortuit en Corse en 1983 ; après avoir également pris un café un peu trop serré. Ce dernier venait de quitter l’entreprise, et de part ses liens avec Robeto Calvi, remettait clairement en question la thèse officielle du suicide auprès de son collègue historique chez Clearstream, Ernest Backes.

Après sa liquidation, Banco Ambrosiano sera remplacée par la Nouvelle Banque Ambrosiano, et une partie de sa dette renflouée par le Vatican lui-même. Notons que tout ce petit monde appartenait à la désormais célèbre loge maçonnique Propaganda2 (loge P2), mené par le financier Lucio Gelli, et fortement encouragée par le grand maître du Grand Orient d’Italie, Giordano Gamberini.

Lien : https://www.lesechos.fr/17/04/1992/LesEchos/16122-107-ECH_les-mysteres-du-scandale-du-banco-ambrosiano.htm

Une affaire à mi-chemin entre le polar et le complot grandiloquent. Mais plus de 35 ans après ces événements, et malgré le décès de ses protagonistes, les nombreuses volutes caféinées demeurent.8

Agha Hasan Abedi

Une autre affaire particulièrement retentissante en lien avec Clearstream est le crash historique de la Bank of Credit and Commerce International (BCCI) en 1991. Créée en 1972 par le pakistanais Agha Hasan Abedi, avec pour principal actionnaire la Bank of America, la BCCI était un établissement réputé pour être la banque des Émirats : les familles Bin Mahfouz, avec a sa tête Khalid bin Mahfouz, impliqué dans le trafic d’armes, de drogue (Arabie Saoudite), les Gokal, également impliqué dans le trafic d’armes (Pakistan), ou encore la famille de Ghaith Rashad Pharaon (importante famille d’Abu Dhabi). Enregistrée au Luxembourg, cette holding est à la fin des années 1980 l’un des plus importants regroupements de banques et compagnies financières, réparties dans 73 pays. Après une enquête lancée sur une filiale de la banque en Floride, la BCCI se retrouve accusée de blanchiment d’argent. Une accusation qui remontera jusqu’à la remise en question même de la firme :

« La BCCI n’a jamais été une véritable banque. Il s’agissait plutôt depuis l’origine, d’une gigantesque machine à frauder : derrière une façade présentable, un groupe de financiers de l’ombre originaires du Pakistan et de cheiks du golfe Persique avaient mis sur pied une entreprise criminelle d’une envergure sans précédent. »9

Le scandale est tel que la banque devra fermer ses portes en 1991, après avoir été reconnue coupable de blanchiment d’argent des cartels colombiens de Cali et de Medellin, avec à sa tête le fameux Pablo Escobar, des fonds des Panamian Defence Forces du général panaméen Manuel Noriega, ami puis ennemi des États-Unis. Parmi les clients de la BCCI, citons également le philippin Ferdinand Marcos, l’irakien Sadam Hussein, Oussama Ben Laden, le Mossad (services secrets israéliens), la CIA (notamment sur ses ventes d’armes à l’Irak, à l’Iran et aux Moudjahidin afghans lors de la guerre contre l’Armée rouge) ainsi que de nombreux notables luxembourgeois, aussi bien socialistes que libéraux ou encore chrétiens-démocrates, des politiques français impliqués dans des ventes d’armes comme l’Angolagate, l’affaire Elf, le scandale du Crédit Lyonnais (devenu depuis LCL) et autres sombres recoins ou se croisent pots de vin et rétro-commissions dont nos politiques et hommes d’État ont le secret.

« Tout ce qui est intéressant se passe dans l’ombre, décidément. On ne sait rien de la véritable histoire des hommes. » 

Louis Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

Rappelons que malgré la liquidation définitive de la BCCI en juillet 1991, le groupe poursuit ses activités au Grand Duché pendant plusieurs semaines dans un grand hôtel. Comme l’a rappelé le démocrate-chrétien et premier ministre du Grand-duché de Luxembourg d’alors, Jacques Santer10 à Ernst Backes, un peu trop curieux sur cette poursuite d’activité :

« Monsieur Backes, il faut comprendre que ces gens doivent pouvoir liquider les affaires en cours. »

Bien évidemment, de part les très nombreux individus plus ou moins « douteux » impliqués dans cette affaire, Clearstream « rasera les murs » au moment de son éclatement, ces derniers étant pour la plupart tous clients, de « passage »  ou non dans la firme, avec des comptes, là aussi, publiés ou non.

Des affaires qui de près ou de loin ne viennent pas embellir la réputation de la chambre de compensation. Progressivement, des dizaines d’entre elles (car nous pourrions encore en citer) viennent garnir les colonnes de la presse, avec plus ou moins de discrétion en fonction de leur ampleur. Le caractère éléphantesque de ces affaires aux ramifications tentaculaires dans tous les hémisphères peut donner le vertige et accorde un pouvoir bien surprenant à un pays qui ne dépasse pas les 600 000 habitants. Et pourtant, il n’y a rien d’étonnant à ce que le Grand Duché soit devenu après la seconde guerre mondiale, le chancre de la seule et unique mondialisation : celle de l’argent.

La mondialisation, l’unique

« Tu dois comprendre une chose et la retenir : le Luxembourg est devenu le 51e État des États-Unis dès la fin de la seconde guerre mondiale. »

On pourrait s’arrêter là, mais ça serait trop facile. Cette confidence à été faite à Ernst Backes, l’ingénieur de Clearstream, devenu enquêteur et spécialiste des affaires économiques, par Henry J. Leir, lors d’une conférence organisée par la Société Luxembourgeoise des Affaire Internationales (SLAI) en la belle maison médiévale de Cassal, à Luxembourg ville. Né Heinrich Leipziger en 1900, Henry J. Leir demeure l’un des personnages les plus mystérieux du monde des affaires. Peu connu mais très puissant, il fait ses dents de financier dans le domaine de l’acier en Allemagne dès 1919 en faisant de nombreux allers-retours avec le Luxembourg. A partir de 1933, et la création de la Société Anonyme des Minerais, dont il est le premier président, il deviendra progressivement une éminence grise de la finance internationale. Il publie au même moment un livre : La Grande Compagnie de Colonisation: Documents of a New Plan, inspiré par l’ouvrage du magnat de électricité allemand, Walther Rathenau, Was wird werden, sorti en 1920, dans lequel il appel de ses vœux la création d’une Union Économique Européenne.

Walther Rathenau

C’est désormais sous le pseudonyme d’Henry J. Leir qu’il arrive aux États-Unis juste avant la seconde guerre mondiale. Après celle-ci, ce cher Henry deviendra un artisan acharné du rapprochement entre la bienveillante Amérique, désireuse d’apporter son soutien économique aux  pays européens, dévastés par la guerre.

« Dejà en 1949, on le retrouve actif dans les tractations qui amènent Goodyear au Grand-Duché. En 1962, il convainc Du Pont de Nemours d’installer une de ses usines sur le territoire luxembourgeois. Le 29 août 1963 est constituée la Monsanto Cie SA […] Au 30 juin 1967, la Monsato apparaît dans les statistiques du ministère de l’Économie nationale du Luxembourg, au quatrième rang des entreprises basées sur le territoire, après l’Arbed (sidérurgie), la MMRA (sidérurgie), et Goodyear (pneus). […] Dans le secteur financier et bancaire, il a contribué à l’installation de banques américaines comme la Wells Fargo Bank, la Bank of America, la Bank of Boston, l’Overseas Development Bank. »

Dans cet élan désintéressé et philanthropique, Henry J.Leir participera lui-même à la création d’un établissement bancaire : la Banque Continentale du Luxembourg. 12 En y plaçant à sa tête son poulain, un certain Nadhmi Auchi 13, Henry J. Leir s’assura une main mise non négligeable sur les sociétés de trading servant d’écrans à différents trafics et exportations, par exemple de l’uranium en Israël et en Afrique du Sud, des implications dans d’autres affaires bancaires où l’on retrouve des noms comme celui de Michele Sindona, ou le scandale (encre un!) de l’International Credit Bank (ICB), avec à sa tête Tibor Rosenbaum, dont l’établissement financier restera marqué jusqu’à son effondrement en 1974, par de nombreuses affaires de blanchiment d’argent et de ses liens avec la Yiddish Connexion du « cerveau de la mafia internationale », Meyer Lansky.

Meyer Lansky

Citons enfin les efforts conduits par Henry J. Leir pour faire venir au Luxembourg des hommes politiques américains de haute volée, des présidents américains Eisenhower à George W. Bush, en passant par Bush senior, Clinton, ou Henry Kissinger, à l’occasion de colloques ou de conférences de la dernière élégance.

Notons que ce personnage qu’est Henry J. Leir, qui mourra à 98 ans, possède un parcours similaire à Edmond Israël. Ce dernier, né à Luxembourg en 1924, qui a dû fuir les affres de la seconde guerre mondiale aux États-Unis, est devenu banquier puis président du conseil d’administration de Cedel-Clearstream à sa création. Il en sera par la suite président d’honneur. Il nous quitte en 2011 à l’âge de 86 ans, en laissant une société de clearing prospère et un prix : le Vision pour l’Europe Award, décerné par l’Edmond Israël Foundation venant apporter à son lauréat « la reconnaissance de contributions exceptionnelles dans la modernisation de l’Europe ». 14

Il a notamment été attribué au président de la commission européenne Jean-Claude Juncker en 1998, alors premier ministre du Luxembourg, Jean-Claude Trichet, ancien président de la Banque centrale européenne et autrefois gouverneur de la Banque de France en 2008, et un certain Jacques Santer, en 1995.

« Le clearing est pour beaucoup dans la libéralisation économique de l’Europe. En accélérant les échanges, il offre à ses clients la liberté d’échapper aux contrôles. Euroclear et Cedel-Clearstram sont des institutions apatrides : elles ne travaillent pas pour le pays où est localisé leur siège social. Avec le recul, on peut avancer l’idée que cet outil financier a créé les conditions de ce qu’on a appelé, à la fin des années 90, la mondialisation de l’économie. »15

Le monde est petit. Définitivement bien petit pour ces quelques individus, qui d’un jet à un TGV, d’un paradis fiscal au fauteuil de PDG d’une entreprise internationale, ne connaissent ni pays, ni frontières. La gestion des capitaux mondiaux, et donc par extension des multinationales, mais aussi des États, des trafics en tout genre, relève bien d’une « internationale de la fraude », où il n’est pas nécessaire de contrevenir à la loi, car c’est précisément les mêmes individus qui la font qui sont concernés. A l’énumération de ces faits, le quidam se rendra compte que l’idée de ce qu’on appelle communément « mondialisation » n’a rien d’universel. Bien au delà du progrès technique des transports, des communications etc, cette mondialisation du monde des affaires, dans un lieu où tout le monde semble se connaître, est d’abord et avant tout un espace clos dans lequel un petit nombre de personnes « aux commandes » usent et bien souvent abusent de leurs machines à laver, histoire de solder les comptes en remettant à chaque fois un sous dans la machine « à sueur et à sang. » La sueur et le sang de ceux qui doivent en ignorer l’existence.

 

François-Xavier CONSOLI

 

 

 

 

Notes :

1/Monnaie détenue en compte dans une banque située hors du pays d'émission de la dite devise. On parlera ainsi d'eurodollars.

2/Révélation$, Denis Robert et Ernst Backes, Les Arènes p.44

3/Pour se faire une idée, les derniers chiffres disponibles dans Le Journal Financier du Luxembourg quant au nombre de transactions remontent à juillet 2006 : 1,60 millions de transactions (contre 1,65 million en juillet 2005). La valeur des actifs conservés en dépôt pour la clientèle s'est élevée à un niveau de 9.100 milliards d'euros, soit 8% de plus que les 8.400 milliards d'euros enregistrés en juillet 2005.

4/ Révélation$, Denis Robert et Ernst Backes, Les Arènes p.225-226

5/« Le règlement - livraison est une procédure par laquelle des titres sont livrés, habituellement contre paiement, pour remplir les obligations contractuelles nées de la négociation d'une opération. L'instruction de règlement/livraison est émise par la chambre de compensation, si l'opération a été négociée en bourse, par l'investisseur, si elle a été négociée de gré à gré.

L'instruction est ensuite dénouée chez le dépositaire central : les titres sont inscrits au crédit du compte de l'affilié de l'acheteur, et au débit du compte de l'affilié du vendeur. » cf.Wikipédia

6/Révélation$, Denis Robert et Ernst Backes, Les Arènes p.229-230

7/Se référer à l'ouvrage du journaliste David Yallop : Au nom de Dieu, Christian Bourgois éditeur (à propos de la mort de Jean Paul Ier)

8/Cette affaire constitue le scénario du Parrain III, de Francis Ford Coppola

9/Peter Truell et Larry Gurwin, False Profits. The Inside Story of BCCI, the world's Most Corrupt Financial Empire

10/Né en 1937, grand européen et fédéraliste devant l'éternel, se fervent chrétien qu'est Jacques Santer fut président de la Commission européenne de 1995 à 1999. Il devra démissionner cette même année de son poste ainsi que toute la commission à la suite d'un rapport sur la fraude et le népotisme qui met directement en cause cette dernière pour ses graves manquements en matière de gestion .

11/Révélation$, Denis Robert et Ernst Backes, Les Arènes p.382-383

12/ Cette banque est aujourd'hui diluée dans le groupe KBL European Private Bankers.

13/Nous vous recommandons sa page Wikipédia, elle est éloquente : https://fr.wikipedia.org/wiki/Nadhmi_Auchi

14/ https://fr.wikipedia.org/wiki/Vision_pour_l%27Europe_Award

15/Révélation$, Denis Robert et Ernst Backes, Les Arènes p.41